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Europe : nouveau film « Katanga Business » du réalisateur célèbre belge wallon Thierry Michel.

(DOCUMENT ARCHIVES DU MAGAZINE NGAMBO NA NGAMBO/PUBLICATION DU 10 AVRIL 2009). Je rejoins ma consœur Lise Laure Etia de la chaîne de télévision d’État français TV5Monde, dans le quartier parisien du métro La République, dans un hôtel pour interviewer le populaire et célèbre réalisateur belge et wallon Thierry Michel. La journaliste de télévision du paysage audiovisuel français préférée de mes compatriotes, des Congolais de la République Démocratique du Congo, était déjà là. Et elle m’attendait. Le cameraman de TV5Monde arrive à son tour. Et puis en provenance de la Belgique, Thierry Michel débarque du train TGV-Thalys avec ses bagages, nous rejoint. Lise Laure démarre son interview télévisée. Et après, c’est mon tour « ya lisolo-entretien na Thierry » dont voici les questions-réponses.


Question : Que ce qui a été le plus difficile pour vous pour faire ce film en Belgique?


Thierry Michel : Ce n’est pas en Belgique que cela a été difficile. C’est au Katanga. Il est clair que je n’ai pas eu très difficile à obtenir des autorisations. Je suis assez connu et reconnu au Congo. Je pense que les gens ont de l’estime pour le sérieux du travail que je fais; je ne dis pas n’importe quoi. Tout ce que je dis, en général est vérifié; recoupé. Et je pense avoir constitué une forme de d’anthologie, en tous cas d’histoire de 15 dernières années. Même au delà avec le film « Mobutu, roi du Zaïre », il s’agit d’une sorte d’anthologie de 50 dernières années de l’histoire du Congo; c’est extrêmement précieux, ne fusse que dans la formation de l’identité nationale. La difficulté, ici, elle venait de pouvoir entrer dans le cercle de pouvoir économique qui, lui est multinational; là, c’est l’affaire des grands patrons de sociétés canadiennes, américaines, australiennes, anglaises, sud-africaines, indiennes, chinoises. Donc, il fallait que chacun de ces grands patrons acceptent de se laisser filmer. Et là, c’est évident, ça n’a pas été simple et a demandé beaucoup de temps. D’endurance, de ténacité, de patience, d’humour parfois. Parfois, j’ai cru qu’on n’y arriverait pas. Finalement, on y est arrivé. Voilà, l’un après l’autre, ils ont finalement accepté d’être des protagonistes de ce film qui reste bien un documentaire.

 

Question: Depuis que vous faites des films, c’est pour la première fois par rapport à vos films que l’on voit une mobilisation inédite en termes d’un très grand nombre de journalistes congolais qui sont ici en France,venus voir un « avant-première » de ce documentaire. C’est l’effet du « Mouvement Ngambo Na Ngambo-journalistes congolais en Europe ». Ils étaient là, une vingtaine au « Club de l’Etoile » dans le 8ème arrondissement de Paris. Une des questions qui revenait souvent est celle de la censure. Avez-vous été censuré lors du tournage au Katanga?


Thierry Michel : Alors, c’est plus subtil que ça. Objectivement, je n’ai pas eu de censure dans le sens où on ne m’a pas saisi du matériel ou le contrôle des images que j’avais filmées. La censure vient d’une autre manière. La censure, c’est parfois de ne pas donner l’information. De ne pas dire quand un événement se passe. Une grève éclate, il fallait que je trouve les informations de moi-même. Je les ai eues. Me faire croire qu’une réunion avait été annulée alors qu’elle avait eu lieu. Il y a eu toute une série de phénomènes. J’ai voulu filmer une visite des investisseurs à un moment donné ou d’un conseil d’administration dans une société. Je n’ai pas pu mais j’ai filmé une autre visite des investisseurs et un autre conseil d’administration dans une autre société.
Je pense que ce film est assez spécifique et original dans ce sens-là. Car, j’ai pu entrer au cœur du pouvoir politique et économique. J’ai filmé le conseil de ministres du gouvernement provincial katangais parlant des questions minières; de rapports avec les grandes sociétés; de l’arrivée de la Chine; de tous les risques que cela comporte. J’ai filmé un conseil d’administration de la Gecamines, une grande société minière.

Et aussi, il y a eu un débat sur les enjeux stratégiques de cette société. Quelque part progressivement, dans le temps…je suis resté sur une période de 2 ans, donc pas tout le temps par ce que je ne suis pas resté au Katanga 2 ans. Progressivement, les gens se sont habitués à moi, ont commencé à faire confiance dans ma démarche, dans mon travail. Et finalement, je dirai que tous les verrous qui font quelque part l’autocensure sociale ont pu sauter. J’ai pu finalement filmer les grèves.

Pour les grèves, on a essayé de m’empêcher, vous verrez un autre documentaire que j’ai tourné qui s’appelle « Mines de tracas au Katanga », on voit bien que le commandant de la police anti-émeute a voulu m’empêcher de tourner; avec lui, j’ai eu une discussion portant sur le fait que la démocratie implique aussi la liberté de la presse. En ce moment là, l’argument change. Il ne peut plus m’empêcher de tourner. Il veut me protéger. Il veut que je quitte les lieux où parfois il y a des affrontements entre la police et les grévistes en disant que c’est pour ma sécurité…que je n’ai pas de bouclier.

Je lui ai dit que j’en avais pas besoin. Je lui dit que je me défendrai tout seul et finalement, je lui ai dit par ce qu’il veut toujours qu’on parte, que …je fais mon travail ; vous faites le vôtre. Si vous voulez m’en empêcher, il faut saisir ma caméra et il faut m’arrêter. Et là, il n’ose pas m’arrêter. C’est ça qui était étonnant. Les gens n’ont pas osé non plus m’empêcher de travailler par ce je pense qu’ils se sont dits si on l’empêche, on va en parler tellement; cela va faire beaucoup plus de tort que si on le laisse faire. Le mieux pour eux, ils se sont dit qu’il n’ait pas toujours les informations. Voilà. Je dirai la grosse censure du film, ce n’est pas la censure de l’État congolais; il n’y en a pas eue. La grosse censure est mon autocensure à moi par ce que je ne suis pas un irresponsable. Il y a de choses que je connais. Je pense qu’elles auraient pu faire beaucoup de dégâts dans la province et tout d’un coup à créer une situation de violence sociale, peut-être. Les gens peuvent s’énerver quand on dit certaines vérités. La population peut devenir très radicale. Là aussi, je pense avoir une position de responsabilité en disant qu’il y a des choses qu’il ne faut pas dire pour le moment pour ne pas provoquer trop, trop de problèmes.

 

Question : « Katanga Business » est un business des minerais et dans ce documentaire, nous n’avons pas vu des Congolais ou des autres Africains qui sont au premier plan dans ce business de ces minerais comme opérateurs économiques. Est-ce qu’ils n’existent pas ? Ou vous n’aviez pas trouvé personne?


Thierry Michel : Ah, des grands patrons congolais de multinationales congolaises, il n’y a pas vraiment. Sauf un. Il y a quand même un homme qui est richissime, qui a une expérience minière, qui est un grand patron de la sous-traitance minière; c’est le gouverneur du Katanga Moise Katumbi Chapwe.

Il faut lui reconnaître que c’est un véritable Berlusconi. Il a cette capacité de gérer les affaires. De les faire fructifier, les développer et c’est ce savoir-faire qu’il a reporté dans sa manière de gouverner sa province comme on gouverne une entreprise privée. C’est ce qui a une forme d’efficacité d’ailleurs dans l’intérêt de la population et de la province du Katanga. C’est un peu nouveau. C’est une rupture. Jusque là, les gens n’avaient pas cette efficacité dans la gestion.

Donc, à part lui, je pense qu’il y a des Congolais qui ont des parts comme actionnaires dans les grandes sociétés minières. Mais, ils sont très discrets ou ils ne veulent pas que ça se sache, ils se cachent. Ils ne veulent pas apparaître; Mais des gens qui sont des vrais patrons, des administrateurs généraux, des actionnaires principaux, des chefs du management, des gens importants dans les présidences de conseils d’administration que l’on connaît s’il y a des Congolais, mon cher Lilo le journaliste, vous me le direz. J’essayerai d’aller les filmer. Moi, je ne les ai pas vus .Même dans la grande entreprise d’Etat qui est la Gecamines, le fleuron industriel, la plus grande société d’Etat au Congo, le patron est un juriste canadien. Ce n’est pas un Congolais. On a fait appel à une expertise étrangère.

C’est vrai que c’est la Banque Mondiale qui a fait appel à lui mais il a été nommé par un arrêté présidentiel. Voilà donc la question se pose. Les Congolais, où est ce qu’ils sont présents ? D’abord, il y a dans les sociétés, des cadres de très, …très haut niveau, d’excellents cadres. A la Gecamines, il y a des cadres, des ingénieurs congolais. Il faut reconnaître cela. Des postes de directions sont dans les mains des Congolais. Dans le privé, là, ils ne sont pas très présents. Objectivement, on voit plus vite des Chinois, des Australiens, des Canadiens que des Congolais.

Par contre, ils sont dans la main-d’œuvre. C’est presque la pierre- taille, ce sont des « creuseurs », ces milliers d’artisans qui essaient de survivre ne creusant avec une pelle et une pioche en faisant des galeries dans la terre au risque de leur vie. Dieu sait combien sont morts dans les éboulements. Donc ce sont, quelque part, des damnés de la terre. Et puis, ce sont des travailleurs des industries. Là, ces industries, les grandes, les multinationales, il y a des salaires relativement corrects, les conditions de travail décentes .Mais, il y a toutes ces entreprises, venues des 4 coins du monde, à la limite de la pratique maffieuse qui elles ne respectent rien, ni l’environnement, ni le statut social, ni le contrat, ni la sécurité. On le voit très bien dans le film.

Que ce soit les Chinois qui ont des travailleurs qui travaillent au four pieds nus. Que ça soit dans les entreprises indiennes qui après 5 ans de contrat journalier, ils ne sont pas encore nommés salariés, pas de statut décent d’embauche. Ouf, je ne parle pas de salaires qui sont ridicules. Donc, c’est vrai qu’il y a une injustice flagrante mais cela dit c’est aux travailleurs congolais de…, moi je le dis et c’est ce que l’on voit dans le film ; je dis que c’est aux travailleurs congolais à faire l’expérience de l’organisation sociale, de se syndiquer, de revendiquer, de manifester, de faire ce que les travailleurs européens ou nord-américains ont fait en leur temps face au cynisme du capitalisme. Défendre leurs droits pour que le gâteau soit redistribué de manière plus juste.

 

Question : Loin de nous, l’idée de vous amenez sur un terrain de politique politicienne ou des polémiques de politique politicienne par ce qu’il y a certains Congolais de Suisse, d’Irlande, de Suède, de Finlande, du Canada, de la Chine, du Japon, du Brésil, de la France, de la Russie… qui ont pensé que vous faites partie de la famille de M. Louis Michel par ce que vous vous appelez Thierry Michel.(NDLR/Note de la rédaction: les Congolais de l’Occident sont en conflit très ouvert avec le commissaire européen Louis Michel, le Belge). Mais ma question est en rapport avec le film; peut-on dire que « Katanga Business » est un film -documentaire politique ?


Thierry Michel : Ah oui, c’est un film profondément politique. Tout d’abord, je voudrais me situer. On m’a posé la question par le journal « Le Soir » (un journal belge) sur ma couleur politique. J’ai dit que j’ai une seule carte; c’est la carte de presse. Je n’ai aucune carte du parti.

Je ne suis pas du tout dans la famille politique de Louis Michel. Je n’ai aucun lien de famille avec lui. C’est le hasard de porter le même nom, Michel.
Michel, c’est un nom bâtard, en fait. Quand quelqu’un a un prénom comme nom, c’est que dans son histoire, dans la famille; à un moment donné il y a eu une rupture de transmission. Voilà. Donc ce contexte bâtardise qui donne à Louis Michel, d’ailleurs, son style que moi j’apprécie beaucoup par ce qu’il n’a pas toujours la langue de bois. Je ne dis pas que j’apprécie ses décisions politiques. Je trouve que c’est quelqu’un qui dit ce qu’il pense. C’est un remarquable politicien.

Mais je ne suis pas de ses tendances politiques. Je veux dire que je n’ai pas d’affinités avec la droite libérale. Donc, voilà. Pour le film, c’est un film profondément politique. J’espère au sens noble du terme; d’interroger le fonctionnement de la cité, d’interroger les rapports entre la politique et l’économie. Et de voir dans cet équilibre qui doit se trouver entre un Etat et les multinationales; « le qui perd et qui gagne? ». C’est vrai que le film montre quand même un Etat congolais qui est en situation finalement…, qui devrait être en situation de force par ce que les richesses de son sous-sol sont telles que cet Etat se repose sur un véritable coffre-fort de l’humanité et une somme de profit incommensurable.

Qu’il y a une situation d’arbitrage par ce qu’il y a une guerre économique entre les grandes sociétés minières du monde mais aussi une guerre politique, géopolitique, on va dire, entre l’axe Nord-Américain et l’axe asiatique entre l’Inde et la Chine qui veulent s’approprier les richesses. Donc, il peut faire monter les enchères. Donc la question est bien posée. Est-ce que l’Etat fait-il cet arbitrage? Puisque cet arbitrage impose les règles ou pas. C’est vrai que quand on voit que la frontière…je ne dis pas le gouverneur lui-même qui constate avec nous…, que la frontière d’où partent toutes les richesses du Katanga est poreuse. Et à peine 20% de gens qui exportent les minerais paient les taxes. Que par jour, un million de dollars disparaît dans la nature par ce que seulement et simplement du fait de corruption. Et que lorsque l’on fait des calculs 35 milliards de dollars se seraient évadés de la province du Katanga de manière absolument illégale ; on pose des questions politiques. Par ce que là et on pose des questions de fonds. Pourquoi le Congo doit-il faire appel à l’aide internationale, que ce soit de l’Europe ou de coopération belge ou autre…même chinoise alors que l’on laisse filer les richesses sans même les contrôler. Ça pose des questions. Et toute la question politique est posée?

Comment l’Etat, demain, va t-il réglementer ce domaine là ? Pas …et pas pour harceler les investisseurs. Pour qu’il y ait simplement de règles pour que le partage soit perçu équitablement, les pourcentages équitables, les recettes soient perçues, qu’il y ait des investissements sociaux pour des équipements pour les écoles, les hôpitaux, tous les secteurs de la santé évidemment, les infrastructures évidemment essentielles pour la population qui sont l’électricité, l’eau…

On ne peut pas avoir une province qui est une des provinces les plus riches du monde et une population qui est une des plus pauvres du monde. On ne peut pas avoir un Etat qui a la richesse non seulement de son sous-sol mais avec tous les minerais, l’or, le diamant, le cobalt, le nobium, l’uranium, le cuivre, le zinc, le germanium, le coltan… mais en plus qui a des richesses agricoles incroyables par ce que on peut faire des récoltes dans toutes les régions, des richesse incroyables en termes d’élevage , qui a le bois ; l’énergie grâce au fleuve. Dieu sait ! On va avoir besoin de cette matière première qui va être l’énergie de ce fleuve Congo qui pourra permettre demain de remplacer le pétrole par ce que l’on va développer d’autres formes de nouvelles énergies faites avec de l’eau et de l’électricité. On a de potentialités de développer toutes les régions.

Et dans le même temps, ce pays se retrouve 167ème sur 174 dans l’indice de pauvreté des pays du monde. C’est incompréhensible. C’est même totalement surréaliste et inadmissible. Il est temps de reprendre les choses en main. Ce n’est pas par hasard que dans le film, il y a une chanson qui dit « Katanga yetu ».

Il y avait déjà « Congolais lève toi » de Lokua Kanza dans mon film « Congo River ». et maintenant, c’est « Katanga Yetu » (NDRL : en langue swahili: « notre Katanga »). Il est temps. Mais ce mouvement est amorcé ; Il y a eu des élections que le peuple a voulues démocratiques. Le peuple approuve. Souverain, il peut décider de ses dirigeants. Des gens parlent de la démocratie au Congo; on a un bout du début. C’est l’amorce de la démocratie. C’est l’apprentissage. Quand on a élu ses dirigeants sur base de promesses. On n’a pas encore entériné une vraie pratique démocratique.

Je dirai même que les prochaines élections ne seront qu’un 2ème soubresaut. Après 3 ou 4 élections, après 3 ou 4 mandats que l’on pourra vraiment jugé des résultats et du bilan de la démocratie. En ce moment-là, les choix seront faits en connaissance de cause. Politiquement, il faut espérer une renaissance du pays. D’un point de vue, aujourd’hui, des investissements et de la reprise industrielle, le pays est renaissant. Même s’il y a une crise qui est entrain de geler cette renaissance provisoirement. Je le pense. Maintenant, il y a l’Etat, sur ses structures, il y a deux voies.

La justice entre autres : C’est clair qu’il y a un effort fondamental à faire ; parce que tant que la justice n’est pas considérée comme neutre, objective et indépendante, que ça soit pour les investisseurs et les travailleurs, que ce soit le droit de grève, le droit d’investir avec la garantie de bonne gouvernance et de la vertu. Tant qu’il n’y a pas cela, il reste encore beaucoup de choses. Les chantiers sont lancés. Le peuple a son avenir devant lui ; entre ses mains. La classe politicienne a commencé, j’espère, à reformer ses pratiques.

Des nouvelles personnalités apparaissent comme Moïse Katumbi au Katanga qui est un homme de la rupture que l’on pourrait comparer à ces hommes de la rupture en Occident comme Poutine en Russie et Berlusconi en Italie. Qui a une autre forme de gestion plus moderne. Donc, voilà, je pense que la chance historique ou le tournant est là. Il ne faut pas que le Congo soit encore au rendez-vous manqué de l’histoire. Des rendez-vous manqués avec l’histoire, il y a en eu beaucoup en République Démocratique du Congo.

 

 

Propos recueillis par Lilo Miango/Rédaction de Paris.
Illustration: Films de la Passerelle/Liège

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