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Europe : Le journaliste Anicet Mobe interpelle sur cette grave question: « Le Congo trahi…par ses universitaires? ».

Europe/Le journaliste Anicet Mobe interpelle sur cette grave question: « Le Congo trahi…par ses universitaires? ».

Cet article de notre collègue Anicet Mobe se retrouve également dans les colonnes du magazine français L’EXPRESS, dans une rubrique intitulé « expressyourself ». On observe aussi un peuple à travers les courants de ses élites, disait son altesse royale « Mukoko* » Lompata, fondatrice de la dynastie royale Ndonga Nkenge dans une partie de l’actuel Nord-Ouest de l’actuelle République Démocratique du Congo. Le courant très visible de ces universitaires concernés dont le journaliste congolais Anicet Mobe parle ici ,pose un grand problème.Nous mettons en ligne l’intégrité de cet article qui a pour titre « Le Congo trahi…par ses universitaires. « Bango basopaka lopoto lokola mayi ya mbula. Kasi boni misala na bango mpo na ekolo Congo? »(secrétariat général des rédactions/Genève, Suisse)


Le Congo trahi… par ses universitaires?


 » Une société dont les hautes sphères et les échelons moyens sont généralement considérés comme un réseau de combines astucieuses ne peut pas produire des hommes doués d’un sens moral profond, (…) ne peut pas produire des hommes doués de conscience. « [1]
Atterré, le peuple congolais s’interroge sur l’asservissement des intelligences de certains universitaires qui rivalisent de pusillanimité et de raisonnement spécieux pour élaborer des argumentaires simplistes justifiant une violation constitutionnelle afin que le Chef de l’Etat brigue un troisième mandat et qu’eux continuent de fructifier des rentes de situation…

 

Cette consternation est à la mesure de l’immense espoir qu’avaient suscité au Congo pendant des décennies, les engagements intellectuels des étudiants.
Les qualifications scientifiques des universitaires constituent certains de ressorts des dynamiques internes qui relayent et amplifient les sordides convoitises étrangères qui alimentent la tragédie du peuple congolais.
Le dévoiement de l’université et des universitaires congolais ne peut s’analyser correctement que si l’on tient compte aussi bien des contradictions qui ont émaillé l’accès des Congolais à l’enseignement universitaire tant au Congo qu’en Belgique que des politiques d’asservissement des universitaires entreprises par le régime Mobutu ; particulièrement depuis l’institution du  » Collège des Commissaires généraux « par le colonel Mobutu après son coup d’état de septembre 1960 ;l’assassinat des étudiants le 04 juin 1969 dans les rues de Kinshasa et leur embrigadement dans l’armée en 1971 qui ont amplifié les effets pervers des logiques coloniales en matière d’enseignement.
L’université au prisme des contradictions (néo)coloniales… L’université Lovanium débuta ses enseignements en 1954 ; elle a repris – en l’élargissant – le centre universitaire congolais de Lovanium que dirigeait depuis 1947, les Pères jésuites à Kisantu.

 

Fondée en 1956, l’Université officielle du Congo (UOC) s’installa à Lubumbashi (Elisabethville). Le 23 novembre 1963, s’ouvrit à Kinsangani (Stanleyville) la première année propédeutique à l’Université Libre du Congo, aboutissement d’un projet initié lors de la vingtième assemblée du Conseil Protestant tenu à Luebo (Kasaï) du 13 au 19 février 1942.
L’Ecole Nationale de Droit et d’Administration (ENDA) a été créée par l’ordonnance du 28 novembre 1960, complétée par celle du 5 janvier 1961 portant organisation de la section juridique.
Ce tableau descriptif offre un splendide décor qui ne reflète guère les contradictions coloniales qui ont perverti la démarche des promoteurs : dès ses débuts, l’enseignement universitaire fut un enjeu politique considérable entre groupes d’intérêts rivaux voulant contrôler à leur profit les élites congolaises. Il ne fut nullement question de structurer l’université en un pôle d’élaboration critique des savoirs pour former des intellectuels qui soient acteurs de développement et de l’émancipation de leur pays du joug colonial.
Ainsi, les rivalités entre l’université catholique de Louvain et les Pères jésuites ; ainsi qu’entre les anti- cléricaux et les Catholiques ne doivent pas occulter les véritables desseins coloniaux : chacune de grandes universités belges était un lieu de production des sciences coloniales servant de corpus doctrinal aux projets coloniaux.

 

Une lecture critique attentive de l’ouvrage suggestif du professeur Marc Poncelet est fort intéressante : L’Invention des sciences coloniales belges, Karthala,Paris 2008.
En 1960,les universités belges et congolaises seront happées par le calamiteux aveuglement politique belge : les universités de Liège et de Gand serviront des viviers à Tshombe pour y puiser ses conseillers :professeurs Clemens ,Frienkel…Certains enseignants de Louvain plaideront la cause de la sécession katangaise à l’ONU. Parce qu’opposée à la sécession, l’université libre de Bruxelles sera exclue du conseil d’administration de l’UOC que Tshombe transforme en université de l’Etat du Katanga.

 

Au coeur des engagements estudiantins : questionnements critiques sur l’université et les intellectuels. En faisant de l’engagement intellectuel, une dimension essentielle de leur formation universitaire et en inscrivant l’analyse critique de l’université au coeur de leurs engagements, les étudiants congolais ont donné un contenu dynamique à la culture pour en faire un exercice de la pensée critique afin de s’affranchir de la servitude des idées reçues et dégager l’université – les enseignements, les (non) orientations académiques – des certitudes engluées dans l’impensé colonial de la majorité du corps professoral et des autorités académiques.
Les graves compromissions des étudiants formant le collège des commissaires généraux provoqueront une totale désapprobation dans les milieux estudiantins. C’est alors que les étudiants prirent conscience des contradictions inhérentes au rôle et à la place de l’université et des universitaires dans une société.

 

Les réflexions initiées lors du congrès constitutif de l’Union générale des étudiants congolais (Ugec mai 1961) et du séminaire qu’organise,le 14 janvier 1962, l’Association générale des étudiants de Lovanium(Agel) se sont – au fil du temps – mûries et affinées pour déboucher d’une part sur la grève de mars 1964 et d’autre part sur le colloque de février 1965 à Lovanium.
S’approprier le pouvoir académique confisqué pour faire de l’université un foyer de rayonnement culturel profondément enraciné dans les réalités sociales du pays afin que l’université soit avant tout le lieu de formation d’une intelligentsia pétrie d’éthique intellectuelle conscientisante- et non une fabrique de brillants diplômés dociles aux intérêts étrangers – dont les aspirations se confondent avec les revendications politiques et économiques des masses populaires écartées des jardins du savoir et exclues de l’exercice du pouvoir tant politique qu’économique. Tel fut un des enjeux majeurs de la grève.
Conscience intellectuelle de la nation devant exercer une influence consciente et raisonnée sur le devenir de la société. C’est ainsi que les étudiants conçoivent le rôle de l’université au terme du colloque de 1965.
Quatre ans avant le  » Mai 68  » français, les étudiants congolais remettent en question la conception cléricale et bourgeoise de l’université. Leur lucidité et leur esprit de tolérance contrastent avec l’intolérance et l’étroitesse d’esprit en Belgique, lors de la crise universitaire de 1968 qui aboutit à l’expulsion des Francophones de Louvain.
Sept ans après le refus catégorique des autorités académiques de Lovanium d’esquisser une réforme universitaire en tenant compte des revendications estudiantines, le Parti unique (MPR) leur en imposait une brutalement, motivée uniquement par des desseins politiciens et non pas académiques. Un professeur congolais l’a qualifiée de coup d’État académique[2].
En effet, cette réforme inféoda totalement l’université au Parti unique, inaugura une politique d’asservissement des intelligences et de dévalorisation de la fonction enseignante.
briser l’engrenage de l’asservissement des intelligences…
Une désastreuse politique sociale, génératrice des mécanismes de production de pauvreté, a contraint l’université et ses enseignants à renoncer à toute velléité d’exercer une démarche intellectuelle critique afin de pouvoir quémander des prébendes pour éviter les affres de la misère.

 

Le pays avait – a toujours – besoin des cadres universitaires dont les compétences scientifiques répondraient efficacement aux demandes sociales des populations congolaises pour qu’elles s’assument et s’assurent un mieux-être individuel et collectif florissant. Le régime mobutiste les avait transformés en mandarins, dociles serviteurs dont les compétences firent fonctionner un système économique prédateur et un système politique, fossoyeur des libertés publiques et de la démocratie.
Pitoyablement, ce sinistre schéma se reproduit depuis 1998 et s’amplifie depuis 2001.Il faut ardemment s’employer pour l’éradiquer afin d’éviter le recyclage de cette ténébreuse expérience.

 

Aussi, il n’est pas de trop d’exiger des universitaires désireux de donner du sens aux enseignements universitaires de se mobiliser pour ériger l’université en vecteur d’une société intellectuelle où tous les Congolais disposeront d’outils d’analyse pour se déterminer politiquement avec discernement. Oui,il est urgent d’hâter, comme le préconise Gramsci, l’avènement d’une société intellectuelle où tous les hommes (Congolais)sont des intellectuels même si tous n’y exercent pas la fonction d’intellectuel.

 

Anicet MOBE
Chercheur en Sciences Sociales (Paris)
Conseiller culturel du collectif des intellectuels congolais DEFIS (Paris)

 

[1] C. Wright Mills : L’Elite du Pouvoir, F. Maspéro, Paris, 1969, p. 355.
[2] P. Kasongo-Ngoy, Capital scolaire et pouvoir social en Afrique, L’Harmattan, Paris, 1989. pp. 94-98.